
Le problème n’est jamais l’outil. C’est le lien entre l’outil et l’humain.
Il y a quelques années, j’étais au Mali pour installer un logiciel bancaire. Le genre de mission que j’ai faite des dizaines de fois dans ma carrière de consultant IT — déployer un système, former les équipes, repartir.
Sauf que cette fois, personne ne m’avait prévenu de ce qui m’attendait dans le tiroir d’un guichetier.
Le tiroir
Le logiciel était installé depuis deux semaines. Tout semblait fonctionner. Les rapports remontaient, les écrans s’affichaient, la direction était satisfaite.
Et puis un client de la banque est venu se plaindre. Son chèque, déposé 12 jours plus tôt, n’avait jamais été encaissé.
Je suis allé voir le guichetier. Un homme consciencieux, poli, appliqué. Je lui ai demandé de me montrer comment il traitait les chèques dans le système.
Il a ouvert son tiroir.
À l’intérieur : deux semaines de chèques. Empilés. Non saisis. Non traités.
Il ne savait pas comment les entrer dans le logiciel. Il n’avait pas osé demander. Alors il avait trouvé sa propre solution : le tiroir.
— « C’est bon ? C’est bon, j’ai bon ? » m’a-t-il demandé quand je lui ai montré la procédure.
J’ai passé la soirée avec lui à rattraper le retard. Chèque par chèque. Saisie par saisie.
— « C’est bon ? C’est bon, j’ai bon ? »
Oui. Il avait bon. Mais personne ne lui avait donné les clés pour avoir bon dès le début.
Le parallèle avec l’IA en 2026
Quand je raconte cette histoire en conférence, les gens rient. Puis ils se taisent. Parce qu’ils réalisent qu’ils font exactement la même chose.
En 2026, des milliers d’entreprises ont acheté des licences ChatGPT, Claude, Copilot, Gemini. Elles ont déployé les outils. Communiqué en interne. Peut-être même organisé un webinaire de 45 minutes.
Et puis ?
Les employés ouvrent l’outil. Tapent « Bonjour » dans le chat. Obtiennent une réponse vague. Et retournent à Excel.
Les chèques sont dans le tiroir.
Personne ne leur a appris à formuler une demande précise. Personne ne leur a montré comment structurer un prompt. Personne ne leur a donné des cas d’usage concrets liés à LEUR métier, LEUR quotidien, LEURS tâches.
Le vrai investissement
L’outil, c’est 10% du travail. Les 90% restants, c’est :
- Former les équipes — pas un webinaire générique, mais des ateliers par métier, avec des cas d’usage réels
- Donner des prompts prêts à l’emploi — adaptés au poste, au secteur, aux tâches récurrentes
- Créer un référent IA interne — quelqu’un qui répond aux questions, partage les bonnes pratiques, accompagne les réticents
- Mesurer l’adoption — pas juste le nombre de licences activées, mais le nombre de personnes qui utilisent réellement l’outil chaque jour
- Célébrer les victoires — quand un comptable gagne 2 heures par semaine grâce à un prompt bien ficelé, racontez-le à toute l’équipe
« C’est bon ? J’ai bon ? »
Ce guichetier au Mali n’était ni incompétent ni résistant au changement. Il était seul face à un outil qu’il ne comprenait pas.
Vos collaborateurs en 2026 ne sont ni fainéants ni technophobes. Ils sont seuls face à ChatGPT sans mode d’emploi.
Le tiroir aux chèques existe dans chaque entreprise. Il ne contient plus des chèques — il contient du potentiel gaspillé, du temps perdu, de la frustration silencieuse.
La question n’est pas : « Avez-vous l’IA ? »
La question est : « Vos équipes savent-elles s’en servir ? »